Eiji Adachi

Assis dans le métro de Tokyo, mon regard se perd dans mon reflet sur la vitre opposée. La gorge nouée, les yeux brillants, je réalise que je frotte nerveusement mes mains moites. Chaque muscle de mes jambes est si contracté que je crois sentir mon pantalon se déchirer sous leur pression. Ma vessie est sur le point d’éclater, mais cette urgence ne me préoccupe pas. Le cœur serré, aucune de mes pensées ne parvient complètement à mon esprit. Je me sens loin, perdu dans un immense vide.

« Votre billet, monsieur. »

Enfermé dans ma bulle, je l’entends mais ne comprends pas.

« Monsieur, billet s’il-vous-plait !

- Euh… oui. Oui, donnez-moi une minute, répondis-je, troublé, comme extirpé de force d’un profond sommeil.

- Vous savez, vous devriez l’avoir à disposition. Pensez-y la prochaine fois » renchérit le contrôleur, agacé.

Ma mâchoire se crispe. Mes dents grincent. J’interromps soudain la recherche de mon billet et mes yeux se figent dans les siens.

Mon regard semble lui glacer le sang. Gardant son calme, il patiente.

Je reprends la recherche de mon billet que je lui présente et le contrôleur repart aussitôt. J’aperçois qu’une femme, installée non loin, avait observé attentivement la scène. Presque apeurée, elle s’éloigne de moi.

De retour à ma solitude, je ne perçois plus que le bruit strident des roues de la rame au contact des rails et l’inlassable clignotement d’un néon, visiblement prêt à s’éteindre définitivement d’une seconde à l’autre. Immobile, je me sens plus nerveux encore. Une larme m’échappe. Je l’essuie d’un rapide geste de la main. Impossible, au Japon, de manifester ce genre de faiblesse.

L'arrêt d'Azabu-Juban me semble loin. Ce trajet est interminable. Je me perds dans ma propre notion du temps. Peut-être que cet instant, moi, assis là, dans cette rame sous le sol de la ville, est-il éternel. J’incline lentement ma tête et sens les os de ma nuque craquer un à un. Je reproduis le geste avec mes doigts, puis mes chevilles. La crasse qui m’entoure me frappe soudain : sol, fenêtres, barres de soutien. Je commence à moi-même me sentir sale, et je songe au moment où je quitterai ces vêtements pour me laver de cet instant.

Je gratte mécaniquement le tissu bleu de la banquette, les yeux fixés sur celle d’en face. Ma vision se trouble, je suis étourdi. En quête d’équilibre, j’observe mes mains floues, et mes yeux finissent par se focaliser sur chaque ligne de mes mains, qui apparaissent plus nettes. Le poids du monde se fait ressentir sur mes épaules. Je m’imagine dans ma salle de bain, lumière éteinte, confortablement assis, l’eau chaude ruisselant sur mon corps nu. J’aimerais y rester à jamais.

Cette pensée s’interrompt quand, brusquement, le métro s’arrête. Du coin de l’œil, j’aperçois la femme, celle-là même que je semblais effrayer, quitter le wagon. Les cheveux ébouriffés, le teint blafard, elle semble ne porter aucun intérêt à son apparence. Je remarque qu’elle se ronge les ongles, ce que trahit l’état de ses doigts.

Une nouvelle fois, ma pensée est interrompue.

« Des surfers japonais risquent leur vie pour surfer près de la zone nucléaire de Fukushima ! N’importe quoi... », grogne un vieil homme en me donnant le journal tout en descendant à l’arrêt de Morishita.

- Euh… merci. Mais…» balbutiais-je, alors que les portes du métro se referment, et que l’homme est déjà parti.

Mon cœur palpite. Je transpire. Je me sens jeté du haut d’une falaise. Je pose les yeux sur le journal. Je vois un jeune homme, insouciant, le sourire aux lèvres, poser avec son surf board devant ce qui ressemble à des déchets nucléaires. Il ne fait aucun doute que ce jeune homme développera j’ignore quelle pathologie qui, un jour sûrement, le tuera. Mon cœur se serre à la vue de cette photo. Je reste plusieurs minutes sans réagir. Je plonge finalement ma main dans ma mallette, de laquelle je sors une feuille. J’y rédige quelques mots.

Station Kachidoki. Je dépose le papier sur la banquette et je descends. Autour de moi le monde est agité. On me passe devant, derrière, je suis bousculé, figé au milieu de gens, d’objets, de couleurs et de bruits qui semblent tous se mélanger. Tout s’accélère ; tout excepté moi, ralenti par ce chao qui m’entoure.

Dans moins d’une heure, je ferai face à la police d'Azabu. Chacune de leurs questions me fera l’effet d’une énorme aiguille me transperçant le corps. Je redoute chacune de ces aiguilles. J’ignore quoi dire, quoi penser. Je sais qu’ils ne font que rouvrir l’enquête. Je sais qu’ils n’ont pas d’éléments contre moi. Mais saurai-je garder mon calme ? Je n’avais pas pensé aux victimes, pas un seul instant. Je n’ai pas mesuré le risque. Je n’imaginais pas affronter un jour le sourire de ce garçon sur le journal, et imaginer son sinistre avenir. Sa photo m’obsède.

Je me perds dans ces pensées ravageuses et la vie autour de moi se poursuit. Je finis par me trouver seul sur le quai. J’entends au loin le son du métro suivant en approche. Je marche vers le bord, attendant l’instant où il ne pourra plus freiner —je saute.

« Le 11 mars 2011, j’ai délibérément empêché le refroidissement de secours des réacteurs nucléaires de Fukushima Daiichi. Pardon. Eiji Adachi. »