La conquête du toit des Amériques

 Photo:  Joanie Gaudreau

Photo: Joanie Gaudreau

Le 4 janvier 2017, je bouclais mon sac de 85 litres, plein à craquer d’équipements de montagne. Avec des papillons dans le ventre, je partais en expédition en Argentine, à l’Aconcagua, une montagne s’élevant à 6962 mètres d’altitude, soit la plus haute en dehors de l’Asie et le point culminant des Andes. Bien que la plupart des expéditions atteignent le sommet par la route Normale, notre équipe de neuf personnes prévoyait utiliser la 360, une route qui débutait dans les pénitents de neiges et qui suivait la Valle de Vacas pour ensuite redescendre par la Normale.

La montée de 43 kilomètres pour se rendre au camp de base Plaza Argentina se fait en randonnées de 12 à 16 kilomètres sur une durée de trois jours. Au cours de ces trois jours, nous avons parcouru des paysages lunaires dignes de films de science-fiction et nous avons appris à nous connaître et à travailler en équipe. Le pas était lent, le soleil brillait et l’humeur était joyeuse. Plaza Argentina, située dans un environnement ressemblant à la planète Mars, est un village de tentes débordant d’activité où l’on peut retrouver tous les conforts de chez nous (ou presque). Il y a des chaises, du vin, des dortoirs et des toilettes portatives. C’est ici que nous nous sommes reposés et où nous avons préparé l’équipement et les provisions à transporter aux camps d’altitude.

C’est aussi ici qu’a débuté notre processus d’acclimatation, où nous avons grimpé en haute altitude et dormi en basse altitude. Après une journée de repos, il était temps de nous préparer à transporter nos provisions et équipements au Camp 1 avant de revenir à Plaza Argentina. Cette démarche, qui serait répétée au Camp 2, permettait à notre corps de s’adapter à la diminution d’oxygène dans l’air. La montée était longue et difficile, parsemée de talus d’éboulis à franchir, de pénitents de neige à traverser et de pentes à gravir. Cependant, l’effort en a valu le coup : un paysage surnaturel inoubliable nous récompensait.

Nous nous sommes assis dans les camps d’altitude, avons mangé et dormi par terre. L’air était sec et il fallait boire énormément d’eau afin de ne pas se déshydrater et d’éviter de souffrir d’un mal d’altitude. La température a chuté rapidement à la tombée du soir. Je ne me souviens plus beaucoup de la montée vers le Camp 3, une journée qui a été plutôt difficile. Le mal d’altitude m’a atteinte autour de 15 h et je suis allée me coucher vers 18 h. Nous devions nous lever vers 3 h pour préparer notre tentative de sommet, un assaut qui devait nous prendre 11 heures à accomplir. J’ai eu de la nausée le matin suivant et j’ai été incapable de manger quoi que ce soit. J’ai siroté un café tiède pendant quelques minutes avant d’enfiler quatre chandails de laine à manches longues, une veste en polar, un manteau synthétique, un manteau en duvet et un imperméable. J’ai pris mon eau pour la journée, mon sac de provisions ainsi que ma lampe frontale et j’ai quitté ma tente. Plus je bougeais, plus ma nausée s’intensifiait. J’avais de plus en plus de difficulté à me concentrer sur mes pas.

Après neuf heures de marches, nous nous sommes rendus devant la Canaleta, l’obstacle final à franchir pour atteindre le sommet. Ce champ de glace et de neige très à pic ne mesure que 300 mètres de haut, mais il nous a fallu trois heures pour le gravir. Mes réserves d’énergie étaient vides depuis longtemps et pour m’aider à me concentrer, je me répétais mon adresse et mon nom, que je commençais à oublier. J’ai eu un blanc de mémoire quand j’ai essayé de me souvenir du nom de ma mère. 250 mètres avant d’arriver au sommet, j’ai décidé de rebrousser chemin.

Décider de redescendre quand j’étais si près de la ligne d’arrivée a été extrêmement difficile à faire. Je me suis rendue compte que la conquête du sommet ne devrait pas être plus important que ma santé ou mon bien-être. Une fois rendue au but, il faut quand même cinq heures pour redescendre, et il faut être préparé à la fois physiquement et mentalement pour réussir à le faire. C’est lorsque nous sommes épuisés et déshydratés que nous commettons le plus d’erreurs et c’est à ce moment que les accidents se produisent. Je ne considère pas cette expérience comme un échec. J’ai vécu l’aventure de ma vie et je suis devenue encore plus passionnée des montagnes et de la randonnée. Une deuxième tentative est prévue pour 2019.