Pro Tem is the Bilingual Newspaper of Glendon College. Founded in 1962, it is York University’s oldest student-run publication, and Ontario’s first bilingual newspaper. All content is produced and edited by students, for students.

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Pro Tem est le journal bilingue du Collège Glendon. Ayant été fondé en 1962, nous sommes la publication la plus ancienne de l’Université York ainsi que le premier journal bilingue en Ontario. Tout le contenu est produit et édité par les étudiants, pour les étudiants.

Une minute de respect

Leur histoire débuta ainsi, quand ils reçurent pour la première fois l’ordre de former avec leurs corps une espèce de vaste triangle devant la scène. Ils se réunissaient tous les premiers jeudis du mois dans le minuscule théâtre abandonné et lugubre.

Le droit de parole n’était plus respecté dans la société. Julien, à l’aube de ses trente ans, avait fondé une association secrète. L’idée lui était venue en tête comme par coup de génie lors d’une querelle avec un ex collègue. Son insolence l’avait saoulé. Il n’en pouvait plus de ceux qui lui enfonçaient dans la bouche des mots qui ne lui appartenaient pas et il ne comprenait pas pourquoi ceux qui se soumettaient à un silence déchirant ne se révoltaient jamais. Ici, isolés du reste du monde, le droit de parole et d’opinion était vénéré, et tous, sans exceptions, pouvaient vider leurs âmes, leurs cœurs, leurs plaintes.

Comme à chaque assemblée, les membres de l’association se levèrent et formèrent avec leurs doigts le triangle sacré. L’angle de droite du triangle représentait les formes du mal, celui de gauche toutes les formes de viol du respect, et celui du haut l’être humain qui, élevé au-dessus de ces malédictions, s’évertuait à les exposer au reste de l’humanité pour ensuite les décimer. Ils prononcèrent ensuite à l’unisson ce qui autorisait à tous les membres de se lever et de s’exprimer devant des autres        membres : « Une minute de respect ». Julien se leva de sa chaise et avança vers la scène avec vigueur.

– Il existe un nombre répugnant de personnes qui vivent dans la dimension des morts vivants, la dimension de l’écran de leurs appareils assassins. Un jour des âmes macabres ont entrepris la destruction lente et pénible de notre humanité. Ils ont arraché les racines de la sagesse, violé et soumis à la cruauté la simplicité et les bonnes valeurs. Ils ont donné naissance à la révolution technologique, l’ont allaitée, étranglée dans leurs bras, dorlotée comme un trésor, soutenue, appuyée, regardé grandir jusqu’à la monstruosité. Par leurs caresses, leur amour écrasant, leurs aveugles illusions, ils lui ont fait ingérer de force un excès de bien-être, l’ont presque noyée dans un océan d’arrogance–

Tout à coup, un bruit assourdissant retentit. À peine quelques secondes plus tard, un groupe de manifestants jaillit de l’extérieur, brandissant des pancartes qui illustraient explicitement leur dégoût pour l’association. C’est alors que Julien l’aperçut. Julien la dévisagea. Une étrange émotion, mêlée de rage et de désir, l’envahit. Il resta bloqué, égaré, pendant quelques instants. Puis il s’avança lentement vers ses adversaires, et lança sèchement, tout en continuant de fixer de son regard perçant son ancienne amante :

– Qu’est-ce que vous nous voulez ?

– Nous voulons que vous nous expliquiez pourquoi vous osez vous montrer la face ici, riposta un très grand homme sur le même ton.

L’association, qui se voulait secrète, dissimulée, ne l’était manifestement pas tant que ça. Sans qu’on sache comment, leur secret s’était propagé, et il était devenu de plus en plus périlleux de se rencontrer ainsi.

– On a droit au respect de parole, au respect tout court, et que vous aimiez ça ou pas que nous soyons ici ne nous importe aucunement, déclara Julien calmement.

– Personne n’a besoin de vous. Vous nuisez aux générations futures ! Vous leur faites croire que le monde leur appartient. Qu’ils ont droit à tout et qu’ils peuvent proférer tout et n’importe quoi.

C’était elle qui avait prononcé ces paroles. Julien tenta en vain d’éliminer de son cerveau toutes les fractions de joie qu’il avait pu ressentir en sa présence et riposta :

– Isabelle. La femme qui m’a quitté pour un autre. Tes yeux fixaient perpétuellement, rêveusement, la lueur fluorescente qui émanait du Maudit, ton téléphone cellulaire. Je me tuais presque pour faire de toi ma dimension. Peu importe maintenant ! Vous avez semé l’arrogance, goulûment, et vous n’avez aucun respect à l’égard de la simple liberté de parole ! Sortez d’ici avant que nous vous détruisions.

Les adversaires ne remuèrent pas. Le grand homme qui avait pris la parole plus tôt se rua vers Julien et le jeta brutalement sur le sol. Ses bras robustes vinrent l’étrangler, l’asphyxier.

– Pour le bien de l’humanité, tais-toi ! hurla- t-il.

Les autres manifestants répétèrent après lui et commencèrent à s’attaquer au restant des membres du groupe. Tous sauf Isabelle, qui resta là où elle était, sans bouger. Elle s’avança vers Julien et vérifia s’il avait perdu connaissance. Respirant avec peine, il leva son regard vers elle. La haine avait disparu de ses yeux. Il articula :

– Tu m’as tellement manqué…

Mais il ne lui avait nullement manqué. Elle le gifla de toutes ses forces.

Les manifestants avaient semé le chaos et les fondements de la secte menaçaient de s’effondrer d’une minute à l’autre. Les membres tentèrent de prendre le dessus mais Julien, le noyau, le centre, n’y pouvait plus rien.

Dans le théâtre étaient étalés des corps désemparés, des opinions inachevées, une ancienne amante désenchantée. Ils ne l’eurent jamais, leur minute de respect, car leur histoire se termina ainsi.

Dreamer

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The Sweetness

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