Pro Tem is the Bilingual Newspaper of Glendon College. Founded in 1962, it is York University’s oldest student-run publication, and Ontario’s first bilingual newspaper. All content is produced and edited by students, for students.

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Pro Tem est le journal bilingue du Collège Glendon. Ayant été fondé en 1962, nous sommes la publication la plus ancienne de l’Université York ainsi que le premier journal bilingue en Ontario. Tout le contenu est produit et édité par les étudiants, pour les étudiants.

Évasions

Évasions

Je ne sais toujours pas de quoi exactement mon père se fait accuser. On n’en parle pas vraiment, ma mère et moi. Et mon père en parle encore moins. Tout ce que je sais, c’est que le crime en question aurait été commis il y a une vingtaine d’années quand on habitait encore en Russie et que mon père travaillait dans une banque.

L’année passée, j’ai trouvé une lettre adressée à mon père, Anton Borodov, ce qui m’intrigua puisqu’il vivait à Montréal depuis longtemps. Parfois, il vient nous visiter à Toronto – mes parents sont toujours ensemble – mais on ne reçoit pas souvent de courrier pour lui ici. Les termes défendeur, litige, et fraude me sautèrent aux yeux. J’étais trop choquée pour lire le reste de la lettre. Depuis qu’on est au Canada, mon père n’a jamais pu sortir du pays, ou même obtenir un passeport canadien. Tout commence à s’expliquer. Il doit apparaître en cour demain matin et ma mère et moi allons y être aussi.  

Une odeur épaisse remplit ma chambre à mon réveil. Ma mère cuit encore du poisson malgré mon allergie aux fruits de mer. Je sais qu’elle fait exprès de cuisiner des mets que je ne peux pas manger parce qu’elle ne veut pas que j’engraisse. Cent vingt livres pour une fille qui mesure cinq pieds neuf c’est beaucoup trop à son avis. Mon apparence est le seul aspect de ma vie qui semble la préoccuper.

J’entre dans la cuisine à moitié endormie et je jette un coup d’œil à l’heure indiquée sur le four. Il est 13h09… vendredi, je crois? J’ai manqué mon cours à l’Université de Toronto ce matin. Évidemment, ma mère n’a pas pensé à me réveiller; les trois bouteilles de vin vides sur le comptoir m’indiquent que son état ce matin n’aurait pas pu être bien meilleur que le mien.

Impossible de me coucher avant que le soleil ne se lève quand je prends de la coke en soirée. J’ai dû rentrer vers 6h ce matin. Je n’arrive jamais à refuser la poudre que Daniel m’offre depuis qu’il m’en a mis sur les gencives la veille du Nouvel An cet hiver. Il m’avait demandé de sourire et en moins d’une seconde, il avait glissé son doigt saupoudré de poudre blanche dans ma bouche. Bientôt, ses lèvres étaient sur mon cou, ses ongles dans mon dos, son odeur dans mes draps.

C’est moi qu’il choisit comme porteuse de ses petits sacs de poudre. Apparemment, il y a moins de chances que je me fasse fouiller parce que je suis une fille.

– Mama, encore du poisson? Tu veux que je crève de faim? dis-je en ouvrant la porte du frigo.

Il y a un petit bout de fromage, des oignons au vinaigre dans un pot et un peu de sauce tomate, mais rien pour l’accompagner.

– Arrête de te plaindre. Ton père arrive ce soir. Range ta chambre, dit-elle mécaniquement, en versant le reste de la bouteille de vin rouge dans son verre.

Elle se retourne vers moi et un regard de dégoût envahit son visage. Je porte un grand T-shirt de Daniel, et ma dense chevelure frisée a échappé au pauvre petit élastique inutile qui pend derrière mon cou, emmêlé à quelques cheveux tenaces.

– Ça te tuerait d’essayer de ressembler à une fille parfois? ajoute-t-elle, avant d’augmenter le son du soap russe qu’elle regarde pour la troisième fois.

 

            Notre appartement est tellement petit qu’il est impossible de faire quoi que ce soit sans que les problèmes de l’une d’entre nous deviennent aussi les problèmes de l’autre. Ma vaisselle sale et mes joints oubliés deviennent le désordre de ma mère, et ses bouteilles d’alcool et ses mille paires de souliers deviennent aussi mon désordre. Au cours des années, elle a complètement abandonné l’idée de me discipliner. On se tolère, voilà tout.

D’habitude, on passe la journée à tout ranger avant l’arrivée de mon père. Mais aujourd’hui, ma mère est distraite, sans doute nerveuse pour demain et trop saoule pour nettoyer l’appartement. Je me mets au travail malgré mon mal de tête parce que mon père ne supporte aucunement le désordre. Au fait, il ne tolère aucun objet dont il ne connaît pas l’origine ou la fonction. Toute nouveauté lui donne l’impression d’être un invité, un touriste dans sa maison.

Vers 21h, mon père rentre chez nous et il me salue sans me regarder dans les yeux. Il se verse une Vodka Tonic et se met à inspecter l’appartement. À chaque visite, il jette au moins quelques trucs dont il ne voit pas l’utilité. Cette fois, les victimes de son intolérance sont mes tiges d’encens, un vernis à ongles de ma mère et la nourriture du poisson rouge, que je retire de la poubelle dès qu’il se retourne.

Ayant passé une trentaine de minutes en présence de mon père sans qu’il ne se mette en colère, je décide que je mérite une récompense. Je mets rapidement un jean et j’attache mes cheveux dans un nœud au-dessus de ma tête. J’enfile un pull noir que je trouve sous mon lit et juste avant de m’évader, j’avertis mes parents:

– Je vais chez Daniel, bye!

– Tu sors en pyjamas? Tu te trouveras jamais un homme comme ça, se lamente ma mère en étirant chaque voyelle trop longuement.

– Mila, demain, coiffe tes cheveux. Et tu ne t’habilleras pas comme ça hein? ajoute mon père, comme si son ton sérieux allait avoir plus d’influence que la voix pleurnicheuse de ma mère.

– Dah, dah, dis-je avant de fermer la porte derrière moi.

            Dix minutes de marche et j’arrive chez Daniel. Sa chambre est située au premier étage d’une vieille maison où vivent onze autres colocataires. La seule façon d’y accéder sans devoir croiser l’un d’eux est d’entrer par une fenêtre qui donne sur la ruelle derrière la maison. Je cogne sur le verre opaque, que Daniel relève après une longue minute. Il se met déjà à m’embrasser pendant que je faufile avec difficulté mes longues jambes à l’intérieur de sa chambre sombre.

            Il me lance sur son lit et prépare ma première ligne pendant que je roule un joint. C’est devenu notre rituel. Daniel est déjà défoncé. Il parle très vite, de tout et de rien. Au fur et à mesure que je le rattrape, mes battements de cœur s’accélèrent et mes pensées se multiplient.

Daniel n’a jamais rencontré mes parents, mais l’envie de tout lui révéler sur eux me saisit. J’ouvre la bouche, mais rien n’en sort. Je veux pouvoir lui parler, mais je n’y arrive pas. Je ne sais pas comment. Entre-temps, il continue de me lancer des faits sur les effets étranges de diverses drogues.

Mon sang coule à une vitesse incroyable dans mes veines épuisées, mes poumons n’arrivent pas à se gonfler suffisamment, l’air entre et sort de ma bouche trop vite… ou trop lentement, je ne sais plus. Assise sur le bord du lit, mes cuisses sont trop lourdes et je n’arrive plus à bouger. Daniel s’écrase sur le lit et s’endort instantanément à côté de moi.

Je demeure figée, les yeux brûlants de fatigue, l’estomac vide, le dos courbé. J’ai envie de me plier en deux et de me refermer à jamais. La fenêtre est encore ouverte et le regard de la lune semble m’étudier. Elle seule entend mes pensées; elle seule a compris que je ne retournerai pas chez mes parents.

I’ll Sleep When I’m Dead

I’ll Sleep When I’m Dead

John Kemp’s Kitchen: Babi’s Chicken Noodle Soup

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